HOMMAGE À LA BOUFFE DE BOIS

HOMMAGE À LA BOUFFE DE BOIS

Nous étions quatre.

Mais d'abord, ces odeurs que l'on reconnaît dès le moment où la portière de l'automobile s'ouvre. L'odeur du vrai, celui qui ne ment aussi souvent qu'il ne pardonne: l'hiver. L'air est sec, les branches chargées de neige des conifères assourdissent le vent et la sève gelée des résineux parfume timidement le paysage de cette forêt endormie.

S'ouvre alors la porte du chalet, qui laisse place aux odeurs de toujours. Il y a de ces odeurs que j'appelle odeurs de toujours, parce que je m'en rappellerai toujours. L'odeur chez mes grands-parents, celle des feuilles empilées par terre à l'automne, celle de la mer... Évidemment, le chalet en fait partie. La cendre des poêles à bois, les bûches qui attendent patiemment à côté que leur heure soit venue, l'humidité paresseuse qui profite de nos absences prolongées pour s'étendre un peu partout, l'odeur de tant de souvenirs...

Nous étions quatre, donc, et le projet était simple: une fin de semaine dans le bois question de se retrouver, de déconner et de se couper du monde « réel ». Quatre chums du secondaire, quelque part à la limite du Saguenay et de Charlevoix, sans eau ni électricité pour trois jours, dans un chalet au milieu de terrain couvrant plusieurs kilomètres à la ronde. C'était ben mal parti. Si en plus, je vous disais qu'on avait dans nos bagages du scotch, des cigares, de la bonne vieille Pabst Blue Ribbon* et que l'on misait principalement sur des activités comme le tir au pigeon d'argile, quelques parties de poker, des acrobaties en ski-doo et de la chasse au petit gibier... vous m'accuseriez d'aggraver de manière éhontée la situation pour vous décrire à quel point nous étions vraiment, mais vraiment mal pris.

Toutefois, une telle aventure épique entre chums ne pourrait être sacralisée, vous en conviendrez, sans que nous puissions nous organiser une vraie bouffe de bois: digne de notre amitié et de tout ce qui nous unit. Au menu, nous avions en tête de faire honneur à quelques perdrix que nous allions récolter, de même qu'à un lièvre pris durant la chasse à l'orignal, l'automne précédent. Ma grand-mère vous dirait que ce qu'il faut savoir avec le lièvre, c'est que s'il est pris tôt à l'automne, son goût sera meilleur principalement parce que son alimentation est encore composée de plantes et d'herbages. Au contraire, s'il est récolté durant l'hiver où son alimentation se compose plutôt de sapinage et de branches, il aura tendance à goûter le bois, comme on dit...

Notre plan match comportait plusieurs défis, essentiellement liés au fait que nous devions composer avec une cuisson sur poêle à bois, que nous étions limités en terme d'outillage et que nos achats réalisés chez IGA à Baie-St-Paul nous limitaient dans l'élasticité de la créativité culinaire dont nous pouvions faire preuve. Grisés par l'enthousiasme, et par la possibilité de cuisiner à l’ancienne, il nous fallait toutefois établir un menu réaliste, mais différent.

En voici les détails:

Mise en bouche - Étalage de poivrons et aubergines grillés, chèvre chaud, huile d'olive et thym frais.

Entrée - Perdrix farcies au citron et romarin frais, parées de moutarde en grains, servies avec haricots verts.

Plat principal - Lièvre braisé au vin rouge, servi avec champignons et pavé de pommes de terre au caramel maison.

Dessert - Renversé aux bleuets, fait avec amour par mère-grand.

Finale –Talisker 10 ans et puritos Monte Cristo.

Ce qui était au départ une approximative improvisation s'avéra un franc succès. Les quantités étaient parfaites, la préparation mit nos talents collectivement à profit et la cuisson, avec des instruments en fonte, s'avéra beaucoup plus agréable et facile que prévue... malgré le fait qu'il devait faire, à un certain moment donné, à peu près 50 degrés celsius dans le chalet. Ce qui me fit découvrir, par la même occasion, la cuisine en combines; vous verrez c'est épatant.

Au final, la cuisine de bois nous ramène à l'essentiel, je pense. Parfois prétexte, souvent contexte, la bouffe demeure rien de plus et rien de moins que le cumul de nos traditions et de nos passions. Elle se construit au fil de nos histoires et de nos vies. C'est cette véracité, très simple et très concrète, qui ressort plus qu'ailleurs dans le bois... Moins de bruits, moins de distractions et définitivement plus de ce que nous sommes et de ce qui nous unit.

Nous étions quatre et nous savions que nous vivions le début d'une tradition, au centre de notre passé et de notre futur, pour parer à la distance et la vie qui nous éloignent lentement, mais inévitablement.

Nous étions quatre et ce soir-là, nous rendîmes hommage à la bouffe de bois.

Écrit par Alexis

EXTRA - Avertissement, ce passage s'adresse à un public averti. Nous préférons vous en avertir.

Allez, parce que vous êtes curieux, je vous laisse sur les détails du déjeuner du lendemain...

- Une livre de bacon fumé à l'érable, cuit dans la poêle en fonte.

- Une douzaine d'oeufs, cuits dans le gras de bacon.

- Des patates à la bière, version déjeuner, cuites dans le gras de BOB (Bacon + Œufs + Beurre).

- Un pain de ménage tranché épais, cuit directement sur le poêle.

Avouez...


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